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C’est une bonne situation ça, recruteur ?

Je passe beaucoup (trop?) de temps sur LinkedIn et j’assiste régulièrement à du « recruteur bashing » sur ce réseau. Bien évidemment, je ne nie en aucun cas le fait que certains recruteurs ne respectent ni le métier, ni leurs candidats. Mais j’ai lu pas mal de choses complètement fausses, bourrées d’a priori et très éloignées de la réalité quotidienne dans le métier. Du coup, j’ai eu envie de démonter certains idées reçues pour rétablir la « vérité » (pas 100% objective, je le concède, mais en m’appuyant sur mon expérience et les échanges que j’ai eu avec pas mal de collègues et confrères du recrutement)

1/ « Je me demande ce qu’on leur apprend à l’école »:

J’ai récemment lu un commentaire qui disait ‘je me demande bien ce que les recruteurs apprennent en formation. Ce qui est sûr c’est qu’ils ont tout oublié ».

Scoop: le recrutement ne s’apprend pas à l’école et il n’existe quasiment pas de vraie formation dédiée au recrutement en France (je crois que LEDR est l’une des seules pour le moment). J’ai un Master RH et dans mon cursus, j’ai suivi 2 cours de 4 heures chacun sur le recrutement! Autant dire qu’à ma sortie d’études, je ne savais pas recruter, 8 heures c’est dérisoire. On ne m’a pas appris à écrire des annonces efficaces, à personnaliser mes mails, à gérer des entretiens, à poser des questions pertinentes. Si je devais résumer [le job] aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres: C’est un métier qu’on apprend en le pratiquant et grâce aux personnes qui nous entourent (si on a la chance d’être entouré et que ces personnes ont le temps, la passion et l’envie de nous transmettre leur savoir-faire). Alors non, il n’y pas de diplôme magique qui vous transforme en recruteur, ça demande de l’expérience, de la patience, de la curiosité.

Et recruter dans l’IT, c’est très particulier puisqu’il faut un peu de temps pour comprendre les métiers de ceux qu’on recrute et que ce temps on ne nous le laisse pas forcément. Sans compter que peu d’entreprises ont prévu les ressources nécessaires pour appréhender et s’approprier le vocabulaire et les technos.

2/ Recruter c’est pas sorcier

Sous-entendu: recruter c’est facile, tout le monde peut le faire. Plusieurs de mes amis qui ne sont pas du métier pensent que les recruteurs ont la belle vie parce que le taux de chômage est élevé en France. Il suffirait donc de poster une annonce puis de recevoir 2 ou 3 candidats en entretien et tout est bien qui finit bien. Mais les choses sont loin d’être aussi simples!

D’abord, les journées sont souvent à rallonge. Si je prends le domaine de l’IT, le quotidien ce n’est pas « je publie des annonces et j’attends » (sinon tu risques de ne recruter personne). Quand tu recrutes dans l’IT, tu rencontres surtout des personnes qui sont déjà en poste et il faut donc que tu t’adaptes à leur emploi du temps. Il m’arrivait régulièrement de décaler ou de sauter ma pause déjeuner, de faire des entretiens en fin de journée quand tout le monde avait quitté le bureau, d’arriver plus tôt le matin pour faire une visio ou être la première à consulter les dernier CV en ligne…Bref quand tu es recruteur IT, tu ne comptes pas tes heures. Je connais des recruteurs qui sourcent le weekend, qui vont à des meet-up et des job dating sur leur temps libre et pour qui le boulot ne s’arrête jamais vraiment.

Ensuite, recruter ce n’est pas juste faire passer des entretiens, c’est bien plus que ça:

La parfaite infographie d’Anthonin Marchais

Alors quand vous participez à quelques entretiens dans l’année ou qu’on vous demande votre avis sur un candidat et que vous répondez « je n’ai pas le feeling », cela ne fait pas de vous des recruteurs et vous ne connaissez pas le quotidien de ce métier.

D’ailleurs n’hésitez pas à lire l’article de Bérangère sur les bases du métier de recruteur!

3/ C’est le recruteur qui décide

J’ai souvent entendu « les recruteurs préfèrent ceci, les recruteurs choisissent cela, » « je ne comprends pas les critères de sélection des recruteurs »…

Mais la grande majorité des recruteurs ne décident pas d’embaucher ou non un candidat et ne sont pas à l’origine des critères d’embauche. Un recruteur a pour mission de sélectionner les candidats correspondants le mieux aux profils de postes établis par d’autres personnes (DRH, dirigeants, managers…). Nous avons encore très souvent un rôle d’exécutant. Cela n’a rien de péjoratif mais ne faut pas nous prêter un pouvoir que nous n’avons pas. Une agence de travail temporaire et un cabinet de recrutement répondent aux besoins de leurs clients. Un recruteur interne en entreprise répond aux besoins des directeurs/ opérationnels des différents services. Un recruteur en ESN répond aux demandes des clients relayées par les commerciaux. Le cahier des charges est déjà établi, on reçoit une sorte de « liste au Père Noël« et on doit se débrouiller avec. Et parfois, le client ne sait même pas ce qu’il cherche! Personne n’a demandé l’avis du recruteur…Ce qui peut être super frustrant parce que quand on a le goût de la chose bien faite, le beau geste, parfois on ne trouve pas l’interlocuteur en face je dirais, le miroir qui vous aide à avancer.

Quand on a un peu d’expérience, on peut essayer de faire bouger les lignes, d’argumenter, de prendre une posture de conseiller, d’accompagnateur vis-à-vis du client. Mais quand on est débutant c’est beaucoup plus difficile: on met plus de temps à comprendre les « codes » du métier, à s’opposer à des méthodes archaïques ou à des pratiques discriminatoires, on ose moins de choses.

4/ Les recruteurs n’ont pas de coeur (ni de cerveau):

Pourtant, quand on interroge les recruteurs qui aiment leur métier (et à qui on a parfois envie de demander « Mais comment fais-tu pour avoir cette humanité ?), ils expliquent que c’est parce qu’ils aiment l’Humain.

Mes candidats m’ont fait rire, pleurer, douter, m’enthousiasmer, m’ont souvent donné envie de me battre pour eux, de faire changer les mentalités. J’en connais certains depuis des années, on a « grandi » ensemble. C’est grâce à eux que les entreprises dans lesquelles j’ai travaillé ont créé de la valeur et grâce à moi que certains ont pu sortir de situations compliquées. J’ai toujours vu les candidats comme des « partenaires de travail ». En entretien, je n’oublie jamais que j’ai un être humain en face de moi mais je n’oublie jamais que je peux me tromper, que certains d’entres eux ne me respectent pas ni le travail que je fournis pour eux. En tant que recruteuse j’ai fait partie d’un « système » qui m’énerve, qui est souvent injuste et violent mais contre lequel je n’ai jamais rien pu faire seule. Et ce n’est pas normal d’être considéré comme « le méchant de l’histoire » simplement parce qu’on est recruteur.

5/ Les recruteurs se font du fric sur le dos des candidats

Alors celle-là elle me fait bien rire! Evidemment (et heureusement d’ailleurs), il y a des recruteurs qui font bien leur job et qui gagnent bien leur vie. Et cela ne signifie pas qu’ils exploitent les candidats pour ça.

Le recrutement paie moins que ce qu’on imagine. C’est un métier qui demande beaucoup d’investissement mais qui génère encore trop peu de reconnaissance (je suis consciente que c’est le cas pour beaucoup de métiers). Avec quasiment 10 ans d’ancienneté, j’avais encore un salaire proche de celui des débutants dans de nombreux métiers. Quasiment tous les candidats que j’ai recrutés gagnaient plus que moi, même lorsqu’ils étaient fraîchement diplômés. Ce n’est donc pas pour « être riche » que j’ai choisi ce métier et encore moins pour « le prestige de la fonction ». On peut tirer son épingle du jeu quand on travaille dans un secteur très spécifique (ou pénurique) et qu’on commence à avoir de l’expérience mais il y a encore beaucoup de recruteurs qui ne sont pas suffisamment payé à mon sens. Et quand je vois que certains pensent qu’on veut juste « empocher » la prime, ça me fait hurler parce qu’ils imaginent les billets qui tombent du ciel alors que la réalité est complètement différente (175€ brut pour un recrutement, ce n’est pas ce que j’appelle le jackpot)

6/ Les recruteurs, c’est juste des marchands de viande

J’ai surtout entendu ça pour les recruteurs en ESN et j’avoue qu’avec les années, c’est devenu compliqué à entendre.

Attention, je ne nie pas les mauvaises pratiques de pas mal d’ESN, je dis juste que tous les recruteurs ne sont pas des requins, y compris en ESN. Dans beaucoup de structures, le recrutement est davantage une fonction « commerciale » qu’une fonction RH. Force est de constater que presque toutes les entreprises attendent de leurs recruteurs qu’ils fournissent du volume, qu’ils fassent du chiffre, qu’ils soient rentables. Le recrutement doit permettre productivité, croissance et compétitivité, d’être meilleur que les concurrents: on doit prendre peu de risques, on doit rassurer, on doit être rationnel (et donc on recrute des clones). J’ai choisi ce métier parce que je m’intéresse aux gens, que je suis « curieuse de l’humain »mais je devais avant tout être efficace. J’ai souvent entendu des petites phrases comme « tu n’es pas assistante sociale » ou « tu n’es pas là pour être sympa avec les candidats », « on n’est pas le secours populaire ici »… Et j’ai en tête des remarques ou des anecdotes beaucoup plus graves et violentes!

Tu peux être un recruteur très attentif aux candidats, avoir envie de faire ton job de manière qualitative, vouloir prendre du temps pour comprendre, pour apprendre…si tu travailles dans une boîte qui passe son temps à te mettre la pression, ça devient vite compliqué. J’ai essayé de lutter, de ralentir, d’expliquer que ce n’était pas ma vision du métier. Et par 2 fois, j’ai carrément démissionné en me retrouvant dans des situations délicates (et sans indemnité) pour avoir refusé d’être juste une « pousseuse de CV » dans le but de satisfaire des clients toujours plus exigeants. Quand on a de l’expérience, on arrive parfois à faire autrement, à argumenter, à s’imposer un peu plus. Il y a beaucoup de recruteurs qui ne sont pas en accord avec les « valeurs » et les pratiques de leur employeur: mais doivent-ils tous démissionner, changer de job ou faut-il que ceux qui décident changent de mentalité?

7/ Les recruteurs restent dans leur zone de confort

Et bien moi je connais des centaines de recruteurs qui veulent que les choses changent! Qui se remettent en cause, qui veulent améliorer leurs pratiques, qui soignent la relation avec leurs candidats. J’ai été recruteuse et je veux qu’on rééquilibre le rapport de force entre employeurs et demandeurs d’emploi. Je veux que la productivité et la rentabilité ne fassent pas oublier l’humain. Je veux que les entreprises se donnent la chance de travailler avec des gens dont le parcours est « atypique » parce que nous serons tous atypiques demain. Je veux que les recruteurs de demain soient (mieux) formés et accompagnés pour faire une sélection juste des candidats basée sur les compétences, le potentiel et la motivation. Je veux qu’on valorise ce métier difficile pour donner envie aux nouvelles générations, peut-être simplement à se mettre au service de la communauté, à faire le don, le don de soi…

Il n’y a pas LES recruteurs, il y a des gens qui font du recrutement et comme dans n’importe quel métier, certains le font moins bien. Je trouve dommage de condamner toute une profession sans essayer, a minima, de comprendre les coulisses du métier pour comprendre que les recruteurs ne sont pas responsables de tous les maux du recrutement.

En complément de cet article, je vous invite à lire cette réflexion de Sylvain que je trouve très intéressante sur la quête de sens dans notre notre métier.

Vous aurez reconnu des extraits de la folle tirade d’Otis dans Asterix et Obélix: Mission Cléopâtre 😉

Toutes les photos viennent du site Pixabay

Hélène LY | Ex-recruteuse IT & Formatrice en recrutement

Je suis principalement intervenue sur le recrutement de profil techniques (développeurs, chefs de projets, architectes, profil infra…) et commerciaux (ingénieurs d’affaires) pendant 7 ans dans différentes ESN.  Co-auteur du livre « Recruteurs : 80 questions pour réussir vos entretiens »,  mon fil rouge est la réconciliation entre candidats et recruteurs. Convaincue qu’ils doivent œuvrer ensemble pour faire évoluer les mentalités, j’interviens régulièrement sur les réseaux, notamment LinkedIn, pour les aider à mieux se comprendre et à dialoguer.

2 réponses sur « C’est une bonne situation ça, recruteur ? »

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